La Grèce, invitée inconsciente des campagnes électorales en France

Aussi curieux que cela puisse paraître, il faut faire un petit détour par la Grèce pour comprendre ce qui se passe actuellement… à gauche en France, dans cette campagne électorale où un flot de rebondissements, d’affaires et divisions rend le dénouement chaque jour plus indécis. L’histoire récente du petit bout oriental de l’Europe a produit, au sein de la gauche française, des analyses divergentes et, dans le fond, clivantes.

Que s’est-il passé en Grèce ? Lorsque le 4 octobre 2009, Giorgos Papandreou, le chef de file du Pasok (centre-gauche), arrive en tête des élections législatives anticipées, la Grèce, comme la majeure partie des États-membres de l’Union Européenne (UE) s’effondre économiquement. C’est le prétexte invoqué par son prédécesseur, Kostas Karamanlis, membre de Nouvelle Démocratie (ND, droite), pour solliciter des élections anticipées : « Il faut éclaircir le paysage politique et mettre en place une série de mesures nécessaires pour sortir de la crise économique. Nous avons devant nous deux années très difficiles » souligne Kostas Karamanlis dans un message télévisé (). « Le poids de la crise économique et les perspectives pour les deux années à venir vont m’obliger à faire des réformes drastiques (…) Il faut que le peuple grec choisisse le gouvernement qui pourra sortir le pays de cette crise » a-t-il ajouté, indiquant qu’il briguait un nouveau mandat. En réalité, le gouvernement Karamenlis était déstabilisé par divers scandales politico-financiers, par les émeutes de décembre 2008 au cours desquelles la jeunesse s’était révoltée et par l’effondrement des finances publiques.

Le pays est en récession et le déficit budgétaire grimpe en flèche. La balance des paiements est la plus déficitaire de la zone euro en proportion du PIB. L’inflation est élevée. Le chômage frappe 9,1% de la population active, et un quart des jeunes (). Environ 20% des Grecs vivent sous le seuil de pauvreté. Le pays est, en outre, placé sous surveillance par l’Union européenne pour déficit budgétaire excessif. La Grèce, tant vantée pour sa croissance à deux chiffres dans les années 90 et 2000, perd de sa superbe.

Giorgos Papandreou fait campagne sur un thème fédérateur : « Λεφτα Υπαρχουν » (« de l’argent, il y en a »). Il fait recette. Le Pasok obtient 43,92% des voix, et 160 sièges à la Vouli.

Le chef du Pasok et président de l’Internationale socialiste depuis 2006 (à laquelle appartiennent le PS français, le SPD allemand ou encore le PSOE espagnol) devenu Premier ministre prend donc les rênes du pays. L’alternance que connaît la Grèce depuis la chute des colonels en 1974 se poursuit.

Bien vite, Giorgos Papandreou tourne le dos à son slogan de campagne (). En mai 2010, afin d’éviter le défaut de paiement, le gouvernement social-démocrate signe avec ses créanciers un mémorandum. Dans cet accord de prêt sont indiquées les mesures que le Pasok doit appliquer dans le pays : réformes de l’administration publique, hausse de la taxation, privatisations, coupes dans les dépenses publiques – y compris de santé –, baisse des salaires et des pensions… Les mois passent, les lois s’enchaînent au Parlement, le Pasok perd progressivement sa majorité. En novembre 2011, Nicolas Sarkozy, alors président de la République française et Angela Merkel, chancelière de la Bundesrepublik Deutschland, montrent au Premier ministre la porte de sortie alors qu’il proposait l’organisation d’un référendum pour savoir si les Grecs voulaient poursuivre dans la voie de l’austérité. Il sera remplacé par Lucas Papadimos, ex numéro 2 de la BCE, et son gouvernement approuvé par les dirigeants européens, est une coalition du Pasok, de Nouvelle Démocratie et du Laos, un petit parti d’extrême-droite. Ces trois composantes politiques se côtoient donc sur les bancs de la Vouli, en conseil des ministres et appliquent, ensemble, avec les créanciers que sont l’UE, la BCE, et le FMI, les lois et réformes du pays. A l’échelle européenne, l’extrême-droite était définitivement banalisée, considérée comme apte à gouverner. Faire entrer le vers antidémocratique dans le fruit sensible qu’est la démocratie n’est jamais de bon augure. Ni en Grèce, ni en France, ni en Europe. Ainsi, en 2012, le pays plonge dans une crise politique. Les élections législatives anticipées qui se déroulent en mai ne permettent pas de dégager de majorité ni de constituer un gouvernement ; les néo-nazis d’Aube dorée ont fait une percée fulgurante (7%) ; le Pasok et Nouvelle Démocratie ont perdu en crédibilité, ils s’effondrent ; Syriza, la « coalition de la gauche radicale » selon la traduction de l’acronyme, talonne ND. En juin, après de nouvelles élections, un gouvernement est formé. Il allie ND et le Pasok. Certes, en Grèce, le Pasok n’a jamais été considéré comme un parti « de gauche », mais appartenant à un « centrisme populaire ». Il n’en reste pas moins que pour la deuxième fois, les deux partis qui, jusqu’alors, s’affrontaient sur la scène politique, se retrouvent alliés et ont comme programme l’austérité.

Parallèlement, la gauche grecque renaît de ses cendres et de divisions décennales. Les rangs de Syriza grossissent et la coalition agrège toujours plus de partis et mouvements de taille plus ou moins importante. Un point commun : la dénonciation de l’austérité et de ses effets sociaux. Un objectif : la formation d’une majorité à la Vouli et la conquête du gouvernement. Un souffle de d’espoir traverse une société grecque harassée par cinq années d’austérité (le chômage est alors à 27%, la pauvreté frappe un tiers de la population et la dette à 180% du PIB!).

Le 25 janvier 2015, Syriza arrive en tête du scrutin, manquant de peu la majorité absolue. Il fait alliance avec un autre parti anti-austérité, Les Grecs indépendants (Anel), qui regroupe des souverainistes issus de ND essentiellement. Mais l’espoir tourne vite en désillusion. Les « partenaires européens » coupent le robinet de liquidités au pays (février) ; ils imposent qu’Athènes rembourse coûte que coûte ses créances quand eux s’exonèrent de verser les tranches de prêt promises. Au sein du gouvernement allemand, Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, exerce un chantage au Grexit sur la Grèce. Acculé, le gouvernement d’Alexis Tsipras signe, le fusil sous la tempe, le 13 juillet 2015, un troisième mémorandum. C’en est fini de la tentative d’appliquer une politique « de gauche » en Grèce. Quant à Syriza, il se scinde en août 2015, construction politique sacrifiée sur l’autel de la dette.

Que montre l’expérience Syriza ? A cette question, les différents partis de la gauche française apportent des réponses différentes. Pour le Parti Communiste Français, c’est l’« échec » d’un gouvernement de gauche qui révèle que le rapport de forces n’est pas favorable à la gauche en Europe. Pour le Parti de gauche, qui constitue l’essentiel de la France insoumise, c’est une capitulation qui démontre qu’un gouvernement de gauche ne peut appliquer ses politiques dans l’Union Européenne et l’euro. Pour le Parti socialiste, et François Hollande en tête qui considère avoir aidé la Grèce en juillet 2015, c’est la preuve qu’un compromis est possible, dans l’UE, en appliquant une austérité adoucie, mais en respectant le versement de ses créances. Ces réponses prouvent que l’Union Européenne, telle qu’elle a évolué depuis le Traité de Maastricht, redevient un élément de rupture entre les différents partis de la gauche française et de clivage au sein de la société française. Avoir en tête ces éléments sur l’histoire récente de la Grèce permet de mieux comprendre les passes d’armes entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Ainsi, le candidat de La France insoumise a déclaré ne pas souhaiter « s’accrocher à un corbillard », le vendredi 17 février. En réponse à cette fin de non-recevoir, Benoît Hamon a annoncé qu’il n’« allait pas courir après Jean-Luc Mélenchon ». C’est aussi la stratégie que le Pasok avait utilisé avec Syriza : ne pas lui courir après, et préférer une alliance avec ND. Aujourd’hui, le Pasok est quasiment enterré. Chez les anciens du Parti socialiste français, comme chez les frondeurs, il est devenu un épouvantail et un destin que certains ont voulu s’éviter. Le Pasok souhaitait plus d’Union Européenne. Syriza a commencé par vouloir changer son cours politique. En France, pour éviter la « dislocation » du Vieux continent, Benoît Hamon veut plus d’UE, Jean-Luc Mélenchon « une refonte des Traités ». Le candidat de la France insoumise l’a d’ailleurs indiqué au lendemain de sa rencontre avec le vainqueur de la primaire du PS : « A cinquante jours du premier tour, il n’est pas possible de régler la différence qui par exemple nous sépare sur la question essentielle de l’Europe ».

Cette passe d’armes, elle existe aussi entre le PCF et la France Insoumise. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent ne parviennent pas à s’entendre à l’échelle nationale pour un accord. Outre la volonté de développer son propre mouvement, Jean-Luc Mélenchon a probablement aussi en tête un constat. Pour lui, les « vieux partis » sont morts. Le PCF, né en 1920, fait, pour lui, partie de cette catégorie. Reste une différence fondamentale avec Alexis Tsipras : il a élargi son parti pour conquérir le pouvoir avant d’accepter la rupture en juillet et août 2015. Quelle sera l’alternative si Syriza continue de voir sa cote de popularité s’effondrer ? Nul ne le sait. Un risque est grand : que le vers fasciste se taille prochainement la part belle.

La France semble l’avoir redécouvert aux élections présidentielles – alors que la tendance n’a jamais décru depuis 2002, comme le montrent, par exemple, les résultats des élections régionales de 2015. La Hongrie, la Pologne, la Bulgarie sont gouvernées par une droite extrême. C’est sur ce terrain européen que se dérouleront les élections législatives. Avec un président élu par défaut, à la tête d’un mouvement créé ex-nihilo. En Grèce, il y eut Potami, qui a quasiment disparu des radars au fur et à mesure que ses élus se sont divisés sur les choix à effectuer. C’est un terrain dangereux tant les politiques de recul social, les promesses non tenues et les espoirs déçus ont souvent le même effet. Il faudrait prêter plus attention à l’expérience grecque, la conserver au cœur des méditations. Elle fut un laboratoire économique et social. Elle ressemble de plus en plus à un laboratoire politique.

Fabien est journaliste correspondant chez Libération Médias
Fabien Perrier
Promo 1998-2001